Chronique parue en mars 2012

La colère étudiante, celle des travailleurs méprisés et celle des femmes pour la reconnaissance de leurs droits s’expriment parfois dans des manifestations bruyantes, qui sont souvent réprimées avec violence par les services d’ordre,
Il est vrai que le bruit perturbe, il brouille la communication, inquiète s’il est inhabituel ou excessif, mais rend plus intense les sensations ressenties dans les foules. Au théâtre, les spectateurs, autrement muets, applaudissent à la fin du spectacle; en musique populaire, les voix des spectateurs accompagnent celle des artistes; en sport, c’est un tumulte incessant qui coule des gradins. Mais il s’agit là d’événements sociaux régis par des codes connus, comme dans les files d’attente ou sur les routes et les rues.
Dans les manifestations, le refrain des revendications bouleversent toujours. Et souvent, menacée par le rythme des policiers frappant primitivement leurs boucliers de leurs matraques, une foule se réclamant d’un « nous » solennel est bloquée, bombardée, poursuivie par des « eux » en uniformes qui ne distinguent parfois même pas un petit matricule et dont peuvent être complices des provocateurs infiltrés parmi les pacifistes.
Dans nos sociétés d’individualistes, c’est pourtant une sorte de miracle que de nombreuses personnes se rassemblent pour faire valoir un point de vue. Or, tout mouvement de foule entraîne une menace de désordre. L’achalandage aux portes des magasins avant les soldes. Les amateurs trop contents ou déçus des performances d’une équipe. Les spectateurs d’un concert, surtout quand l’ambiance est au défoulement. Toutes ces foules sont animées de tensions qui peuvent se transformer en désordre, en querelles, en bruits sociaux.
Mais si la manifestation, inévitablement bruyante, est organisée dans la paix d’un droit calmement revendiqué, une sensation magnifique naît d’une foule qui marche au nom de la justice. Tous les militants s’y côtoient dans la joie du nombre, heureux de savoir qu’ils ne sont pas isolés. Et si toutes et tous adhèrent vraiment à la cause, aucun service d’ordre n’est nécessaire : chacun sait qu’une manifestation pacifique est moins critiquée et que le bruit décuple la force des arguments.
Il faut en effet du drame pout qu’on s’intéresse aux graffitis des laissés-pour-compte, à l’errance des sans-abris, aux suicides des intimidés, aux psychiatrisés à qui les institutions ne peuvent offrir de soutien, parce que les budgets ont été coupés. Pour tous ces bruits souvent ignorés ou publicisés, le danger réel vient de l’escalade des ripostes : la brutalité qui a fait naître l’indignation des matraqués des manifestations de Toronto contre le G-20, par exemple, tout comme les inutiles bombes sonores et les grenades lacrymogènes lancées récemment contre les étudiants à Québec et à Montréal.
Souhaitons que les protestations étudiantes actuelles soient entendues avant que ne s’accentue la répression violente exercée contre les bruits nécessaires.