Depuis un certain temps, les caricaturistes du Devoir et de La Presse s’amusent à placer fréquemment le portrait de la reine d’Angleterre dans leurs croquis satiriques. Ils ont même anticipé la décision fédérale de nommer « pont Élizabeth II » celui qui remplacera le pont Champlain. Et même si, depuis, est apparue l’hypothèse d’évoquer plutôt Maurice-Richard, ces caricatures royales ne font que dénoncer une tendance déjà très marquée dans la manière de baptiser les routes, les édifices, les événements.
Parallèlement aux rues des Mésanges ou des Érables, nos voies de communication portent aussi le nom de personnages oubliés ou célébrés, au point où quand on demande aux élèves d’aujourd’hui qui est Henri Bourassa, la plupart répondent que c’est une station de métro.
À tout prendre, même s’il n’y a parfois plus aucun chêne sur la rue du même nom, le fait de nommer un lieu d’après une caractéristique physique, même ancienne, a surtout l’avantage de raconter le lieu sans référer à un choix commercial. Or, c’est bel et bien cette dernière tendance que les baptêmes récents accentuent.
Passe encore que les routes majeures portent le nom de personnalités politiques. Jean Lesage, réincarné en autoroute au sud du fleuve, René Lévesque remplaçant (le baron) Dorchester, un colonel de l’armée de Wolfe. Ou plus près de chez nous, le boulevard du Curé-Labelle ou le pont Shaw, rappelant l’arrivée des Irlandais à Shawbridge; à Saint-Jérôme, l’édifice Athanase-David, honorant le sénateur québécois apôtre des arts et des sciences, ou la rue Parent, où se trouvait le restaurant et le salon de quilles du maire qui voulait démolir le vieux palais.
Mais quand il est question de baptiser une nouvelle autoroute, quel est le poids d’un Claude Béchard, qui n’aura été ministre que quelques années, comparé à un Robert Bourassa, que Montréal cherche ce jours-ci à honorer? Pourquoi célébrer, de son vivant, une « Celine » Dion qui renie le français de son nom en enlevant son accent sur ses publicités aux Etats-Unis? Pourquoi faire apparaître un voyant BMO sur un chandail où disparaît presque le sigle de l’équipe de L’Impact? Et qu’est-ce que cette prétention millionnaire des compagnies Bell, Molson, Saputo, qui exigent que le lieu auquel ils contribuent partiellement porte leur nom? Du temps du Forum de Montréal, la famille Molson supportait déjà le club des Canadiens de Montréal, sans avoir à cette époque le mauvais goût d’en faire le Forum Molson.
Les coureurs automobiles nous avaient déjà habitués aux mosaïques de logos commerciaux, et l’habitude est maintenant bien implantés d’arborer fièrement sur soi les Kanuk, Billabong, North Face et autres marques de commerce. Souhaitons que le paysage, déjà tranquillement envahi de Red Bull Crashed Ice et autres Down Hill ne tombe pas dans la crevasse et nous bombarde encore avec d’autres noms anglais !

Texte paru dans L’Écho du Nord en février 2012