Chez nous, deux sociétés se côtoient : celle du cœur et de l’entraide nécessaire à la survie, et celle des lois qui peuvent générer la justice, mais encouragent parfois l’égoïsme aveugle aux problèmes des autres. Jadis, nos villages vivaient déjà ce dilemme : on construisait maison à ceux qu’un incendie avait jeté à la rue, mais on y fermait les yeux sur l’inceste et méprisait l’homosexuel ou la fille-mère.
Avec la cassure de la Révolution tranquille et l’augmentation de la population des villes, lentement les mentalités ont changé, mais le balancier en arrive à de nouveaux extrêmes. Qu’il s’agisse de gestionnaires acceptant des millions sans honte ou d’individus poursuivant des institutions au moindre prétexte, le recours à la seule légalité menace la justice sociale et ignore souvent la stricte logique des faits.
L’ex-ministre Normandeau autorisait des projets que les analyses de son ministère désapprouvaient. Elle en avait le droit, paraît-il. Certaines garderies ont été ouvertes par madame Courchesne sous la même douteuse autorité ministérielle. À l’exemple de la majorité parlementaire du gouvernement, l’autonomie des grandes institutions accorde aux dirigeants et aux recteurs d’université des salaires exorbitants pendant qu’on matraque les étudiants de hausses (toujours légales) pour les endetter davantage. Jean Charest évoque son plan Nord pour créer, à la blague, une nouvelle Sibérie pour les protestataires. C’est de l’humour légal, mais franchement immoral.
Le conflit sur l’accessibilité aux études ne cesse d’ailleurs d’être l’objet d’injustice du même genre de la part des tribunaux censés protéger les droits de la collectivité. Les associations étudiantes votent démocratiquement une grève pour demander une négociation sur les droits de scolarité. Peu importe, les tribunaux font fi de la volonté populaire et autorisent quelques angoissés à mépriser une lutte déjà très inégale.
Et le gouvernement Charest, content de voir que les juges prennent la relève, ignore les manifestations et pousse les étudiants à l’impatience. Au risque de voir le conflit s’envenimer (parce que la colère peut conduire à des faux pas), et protégé par le tribunal, le recours (légal) à la brutalité policière lors des premières manifestations pacifiques et l’entêtement (légal) de Line Beauchamp encouragent la montée des tensions au sein des communautés collégiales et universitaires, déchirées par des injonctions individuelles.
Comment s’étonner dès lors de l’émergence d’une juste colère, justifiée par le mépris du gouvernement? La légalité n’est pas la seule norme sociale. La justice n’est pas qu’une affaire de loi. C’est avec le cœur que le gouvernement devrait répondre aux espoirs de la jeunesse et chercher vraiment un compromis négocié avec tous les étudiants. La société québécoise mérite le respect du droit d’association. À Saint-Jérôme, l’École Cap-Jeunesse aussi devrait l’accepter.
Gleason Théberge